Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le discours dominant — porté par les écoles, les médias et les chancelleries — présente la guerre comme une anomalie, une rupture catastrophique du progrès. Pourtant, derrière ce rideau de fumée humaniste se cache une réalité systémique brutale : dans l’ordre mondial actuel, la paix est une valeur morale, mais la guerre est un produit financier. Pour les puissances du Nord, le conflit n’est pas l’échec de la politique, c’est la continuation du business par d’autres moyens, suivez le regard de Charly Kengne, géostratège.
I- Le modèle américain: La prospérité par le conflit permanent
Comment expliquer que l’État le plus riche et le plus puissant de l’histoire moderne soit aussi celui qui a passé 91 % de son existence en guerre ? Depuis 1776, les États-Unis n’ont connu que 21 petites années de paix totale. Ce paradoxe s’explique par le concept du « Complexe Militaro-Industriel », dénoncé dès 1961 par le président Eisenhower. Pour l’économie américaine, la guerre n’est pas un coût, c’est un investissement :
Renouvellement des stocks : Chaque missile tiré au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est est une commande passée par l’État à des géants comme Lockheed Martin ou Raytheon.
Hégémonie technologique : La recherche militaire irrigue l’innovation civile (Internet, GPS, aviation), consolidant l’avance économique des États-Unis.
Sécurisation des ressources : La force militaire permet de garantir le flux des matières premières (pétrole, métaux rares) vers les industries occidentales à des prix dictés par le vainqueur.
II- Le mécanisme de la Prédation : Destruction, pillage et dette
L’industrie de la guerre fonctionne selon un cycle tripartite qui maintient les pays du Sud dans un état de vassalité perpétuelle :
1- Phase de Destruction (Le Marché des Armes) : On alimente les tensions ou on intervient directement sous prétexte de « démocratisation ». Les industries occidentales tournent à plein régime pour fournir le matériel létal.
2- Phase de Prédation (Le Pillage des Ressources) : Le chaos installé permet l’exploitation informelle ou forcée des ressources naturelles. Pendant que les bombes tombent, les minerais et le pétrole s’envolent vers le Nord.
3- Phase de Reconstruction (Le Piège de la Dette) : Une fois le pays à genoux, les mêmes puissances proposent des prêts via les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale) pour la reconstruction. Les entreprises du Nord remportent les contrats de BTP, et le pays du Sud se retrouve endetté pour des décennies.
III- Les pompiers-pyromanes du Conseil de Sécurité
L’ironie suprême du système international réside dans la structure du Conseil de Sécurité de l’ONU. Les cinq membres permanents (P5) sont censés être les gardiens de la paix mondiale. Pourtant, ils sont les architectes du marché de la mort. Les chiffres de l’exportation d’armes (Source : SIPRI 2017-2021) : Le P5 et ses alliés proches contrôlent près de 85 % des exportations mondiales. Comment demander de la « paix » à des États dont les budgets nationaux et le plein emploi dépendent de la vente de chars, d’avions de chasse et de missiles ? Demander au Conseil de Sécurité de mettre fin aux guerres revient à demander à un boulanger de militer pour la suppression du pain.
IV- L’impérialisme 2.0 : La guerre comme levier de croissance
L’impérialisme moderne n’a plus besoin de colonies administratives partout ; il lui suffit de contrôler les flux. La guerre est le levier qui permet de redistribuer les richesses du monde :
– Emplois au Nord : L’industrie de défense française représente plus de 200 000 emplois ; celle des USA des millions.
– Misère au Sud : Le Sud fournit le théâtre des opérations et les cadavres.Cette asymétrie crée une « économie des vainqueurs » où la stabilité du dollar ou de l’euro est partiellement indexée sur l’instabilité du Sahel, du Moyen-Orient ou de l’Afrique Centrale.
Conclusion : La paix est-elle possible ?
Penser que les fabricants d’armes peuvent lutter pour la paix est une naïveté dangereuse. La paix mondiale ne sera pas le fruit de la bonne volonté des puissances impériales, mais de la capacité des pays du Sud à sortir de la dépendance sécuritaire, à refuser les interventions étrangères et à bâtir leur propre industrie de défense pour rompre le monopole du Nord. Tant que la guerre rapportera plus que la paix, le canon ne cessera de tonner.
SOURCESSIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) : Yearbooks on Armaments, Disarmament and International Security (2017-2022). The Heritage Foundation : Travaux de Dakota Wood sur les capacités militaires américaines et la fréquence des conflits.Uppsala Conflict Data Program (UCDP) : Statistiques sur les conflits armés et leur intensité par région.Small Arms Survey : Rapports sur la prolifération des armes légères et leur impact sur le développement des pays du Sud.Ouvrage de référence : Nikolay Berdyaev ou Noam Chomsky (« Hegemony or Survival ») pour la critique du système impérialiste néolibéral.Données Économiques : Rapports annuels de la DGA (France) et rapports du Congrès américain sur le financement du Complexe Militaro-Industriel.